ART:GEL DE BLOCAGE DES TÉLÉPHONES, SYMBOLE D’UN ÉTAT EN FAILLITE NUMÉRIQUE
l’Agence de Régulation des Télécommunications (ART) gèle le blocage des téléphones portables non dédouanés et expose les fractures d’un État numérique faillible et sous tension.

Entre impératif fiscal, vide juridique et risque d’explosion sociale
Le gouvernement camerounais vient de reculer sur un dossier explosif. Prévu pour entrer en vigueur le 25 mai 2026, le blocage massif des téléphones non dédouanés a finalement été suspendu à la dernière minute par l’Agence de Régulation des Télécommunications (ART), au terme d’une réunion de crise convoquée sous l’autorité de son Directeur Général, le Pr Philémon Zoo Zame.
Cette décision marque un tournant majeur dans le bras de fer opposant la Direction Générale des Douanes, les opérateurs de téléphonie mobile et le régulateur des télécommunications. Elle révèle surtout les contradictions profondes d’une politique publique qui entend maximiser les recettes fiscales sans maîtriser ni les implications techniques, ni les conséquences sociales, ni les garanties juridiques nécessaires à sa mise en œuvre.
Derrière cette suspension se cache une réalité plus grave : le Cameroun a frôlé une paralysie partielle de ses réseaux mobiles et une crise sociale d’ampleur nationale.
Une opération de déconnexion massive stoppée in extremis
Le projet initial était radical. La Douane camerounaise envisageait la déconnexion d’environ 700 000 terminaux considérés comme non enregistrés ou non dédouanés sur les réseaux nationaux. L’objectif affiché : contraindre les détenteurs de téléphones importés hors circuit officiel à s’acquitter des droits et taxes dus à l’État.
Dans les faits, cette opération revenait à couper l’accès au réseau mobile à des centaines de milliers d’usagers, dans un pays où le téléphone portable constitue désormais un outil vital d’accès aux services bancaires, à l’information, au commerce numérique et aux communications quotidiennes.
Mais à quelques heures de l’échéance, le dispositif s’est effondré sous le poids de ses propres incohérences.
Camtel met à nu les limites techniques de l’État numérique
Premier coup de tonnerre : Camtel, opérateur historique public, a déclaré son incapacité technique à appliquer la mesure.
Selon plusieurs sources concordantes, le système d’information actuel de l’entreprise ne permettrait pas un filtrage fiable et massif des terminaux ciblés sans une mise à niveau lourde des licences logicielles et des infrastructures de contrôle IMEI. Une opération coûteuse, non budgétisée et impossible à déployer dans les délais imposés.
Cette position est politiquement embarrassante pour l’État. Elle signifie qu’au moment même où le gouvernement cherche à imposer un contrôle numérique renforcé, son propre opérateur public n’est pas techniquement prêt à exécuter la mesure.
Cette incapacité révèle un problème structurel : l’écart grandissant entre les ambitions réglementaires de l’administration et l’état réel des infrastructures numériques nationales.
MTN et Orange refusent d’endosser le coût politique
Du côté des opérateurs privés, le problème n’était pas technique mais juridique et stratégique.
MTN Cameroon et Orange Cameroun disposeraient des capacités techniques nécessaires pour identifier et suspendre les terminaux ciblés. Pourtant, les deux entreprises ont refusé d’agir sans clarification réglementaire formelle.
Les opérateurs redoutent notamment :
• l’absence d’un cadre juridique suffisamment précis;
• les risques de contentieux avec les abonnés;
• les atteintes potentielles au droit à la communication;
• les conséquences commerciales et réputationnelles;
• et surtout le risque d’une flambée sociale dans un contexte économique déjà extrêmement tendu.
En réalité, les opérateurs refusent d’être transformés en bras exécutifs d’une politique fiscale impopulaire dont ils supporteraient seuls les conséquences sur le terrain.
Le calcul est simple : si des centaines de milliers d’abonnés perdaient soudainement l’accès au réseau, la colère populaire viserait d’abord les compagnies de téléphonie mobile, bien avant les administrations publiques.
Chronologie d’un dossier qui empoisonne l’État depuis 2020
L’affaire des téléphones non dédouanés ne date pas d’aujourd’hui. Elle constitue l’un des feuilletons politico-fiscaux les plus sensibles des dernières années au Cameroun.
2020 : première tentative de taxation numérique
Le gouvernement lance un premier mécanisme visant à prélever automatiquement les droits de douane sur les téléphones importés. Le système prévoit notamment un prélèvement direct via le crédit de communication mobile des abonnés.
La mesure déclenche immédiatement une vague d’indignation nationale. Associations de consommateurs, internautes, opposition politique et société civile dénoncent une taxation abusive et opaque.
Face au tollé, les autorités sont contraintes de suspendre le dispositif
2023 : la loi de finances relance le projet
L’article 6 de la loi de finances 2023 réintroduit le principe du paiement des droits de douane sur les terminaux mobiles importés.
Le gouvernement justifie cette mesure par l’ampleur du manque à gagner fiscal, estimé à près de 25 milliards de FCFA.
L’objectif devient double:
• sécuriser les recettes douanières;
• assainir le marché des téléphones importés
Mais le texte reste flou sur les modalités pratiques d’exécution et sur les responsabilités exactes des opérateurs télécoms.
Mars 2026 : réactivation du mécanisme
En mars dernier, les autorités réactivent officiellement le dossier avec un taux de dédouanement fixé à 33,33 % de la valeur taxable des appareils concernés.
L’échéance du 25 mai 2026 est alors fixée comme date limite avant le début des suspensions de réseau.
Mais très vite, les résistances émergent :
• objections techniques;
• réserves juridiques;
• inquiétudes sociales;
• absence de consensus opérationnel.
Mai 2026 : suspension officielle
Réunie en urgence, l’ART décide finalement de geler la procédure de blocage.
Cette suspension replace toutes les parties autour de la table :
• la Douane;
• les opérateurs;
• le régulateur;
• et potentiellement les représentants des consommateurs.
Une mesure économiquement risquée et politiquement inflammable
Le cœur du problème reste la réalité sociale camerounaise.
Dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat, de chômage élevé et de pression inflationniste, une taxation brutale des terminaux téléphoniques apparaît pour beaucoup comme une mesure socialement déconnectée.
Le smartphone n’est plus un produit de luxe. Il est devenu :
• un outil de travail;
• un moyen de paiement;
• un support éducatif;
• un accès aux services publics et privés;
• un canal d’information essentiel.
Couper des centaines de milliers d’appareils aurait pu provoquer :
• une désorganisation des activités économiques informelles;
• une saturation des services clients des opérateurs;
• des mouvements de protestation numérique;
• voire des manifestations physiques dans certaines villes.
L’ART a visiblement considéré que le coût politique et sécuritaire de l’opération dépassait largement les bénéfices fiscaux immédiats.
La clause de non-rétroactivité : tentative d’apaisement
Pour limiter la panique, le régulateur a tenu à clarifier un point crucial : la non-rétroactivité de la mesure.
Tous les téléphones ayant déjà été connectés au moins une fois à un réseau camerounais avant le 16 mars 2026 sont considérés comme régularisés de facto.
Cette disposition protège une grande partie du parc déjà en circulation et réduit considérablement le nombre potentiel d’appareils exposés.
Mais l’incertitude demeure totale pour les appareils introduits après cette date.
Vers un abandon définitif ou une nouvelle formule?
La question centrale reste désormais politique. Le gouvernement peut-il réellement imposer une fiscalité numérique coercitive dans un environnement où :
• les infrastructures restent fragiles;
• le cadre juridique demeure contesté;
• les opérateurs refusent d’assumer seuls les risques;
• et la population perçoit la mesure comme punitive?
Le gel décidé par l’ART ressemble moins à une simple suspension technique qu’à un désaveu implicite de la stratégie actuelle.
Deux scénarios se dessinent désormais :
Premier scénario : un abandon progressif
L’État pourrait choisir de renoncer discrètement à la logique de blocage massif, jugée trop risquée politiquement et techniquement.
Dans ce cas, la Douane chercherait d’autres mécanismes de collecte moins visibles et moins conflictuels.
Deuxième scénario : un ajustement du dispositif
Le gouvernement pourrait également revenir avec une version allégée:
• taxation réduite;
• régularisation simplifiée;
• ciblage des importateurs plutôt que des utilisateurs finaux;
• ou intégration progressive via les opérateurs.
Mais même sous une forme amendée, le dossier restera explosif tant que les autorités n’auront pas résolu le problème fondamental : l’absence de confiance entre l’État numérique et les citoyens.
Un révélateur de la gouvernance numérique camerounaise
Au-delà de la question fiscale, cette affaire révèle une faiblesse plus profonde de la gouvernance publique au Cameroun.
L’État veut accélérer le contrôle numérique des activités économiques, mais il se heurte à plusieurs réalités :
• insuffisance des infrastructures;
• faiblesse de la coordination institutionnelle;
• imprécision réglementaire;
• dépendance technique vis-à-vis des opérateurs privés;
• et défiance sociale croissante.
L’épisode du 25 mai 2026 restera probablement comme un avertissement: dans l’économie numérique, une décision techniquement mal préparée peut rapidement devenir une crise politique nationale.
Armel MBATCHOU
Journaliste engagé, Analyste politique
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