SGS CONTRE PORT DE DOUALA : OMBRES ET LUMIÈRES
Malgré l’arbitrage du Premier Ministre camerounais, Joseph Dion Ngute, en faveur de la Société de scanning SGS, Transatlantic D S.A proposée par le Port Autonome de Douala assure le service. Une situation qui met en exergue le conflit de compétences et d’intérêts aux allures de bicéphalisme dans la prise de décision au PAD. Pendant ce temps, ce sont les opérateurs et l’économie nationale qui prennent un énorme coup sur le rendement. Une réunion prévue ce 3 février 2026 entre SGS et PAD devra fixer définitivement les bases d’une sortie de crise.
Cependant, il faut noter que depuis son implantation au Cameroun en 1987, la Société Générale de Surveillance (SGS) occupe une place stratégique dans l’architecture économique de l’État. Partenaire historique de l’administration, elle intervient dans la sécurisation des recettes publiques, le contrôle de la qualité des importations et la facilitation des échanges commerciaux, principalement sous la tutelle du Ministère des Finances.
Mais derrière les enjeux techniques du contrôle et du scanning portuaire, se joue aujourd’hui une bataille politique majeure, révélatrice des fractures internes au sommet de l’État camerounais.
1. SGS et le contrôle des importations : une mission régalienne déléguée
Dans le cadre de la modernisation de la chaîne douanière, l’État camerounais a confié à la SGS des missions à forte valeur régalienne : inspection, évaluation, sécurisation des flux commerciaux et lutte contre la fraude.
Cette délégation, assumée depuis plusieurs décennies, repose sur un principe central : l’État conserve la souveraineté, l’opérateur apporte l’expertise technique.
2. Le scanning portuaire : un contrat au cœur de la tempête
Créée en 2016, SGS Scanning Cameroun SA est la filiale chargée de l’inspection non intrusive des conteneurs dans les ports camerounais.
Contrat : signé en mars 2015 sous forme de partenariat public-privé de type BOOT (Build, Own, Operate, Transfer).
Validité : confirmée récemment par un arbitrage de la Primature, qui en reconnaît la légalité jusqu’en 2032, malgré les contestations du Port Autonome de Douala (PAD).
Capacités : plusieurs scanners en exploitation, dont un quatrième mis en service en 2022, destiné à réduire les délais et désengorger la plateforme portuaire.
Le conseil d’administration de la filiale de scanning illustre le caractère stratégique du dispositif :
Président du Conseil d’Administration : René Emmanuel Sadi, Ministre de la Communication.
Direction Générale / Sous-régionale : Patricia Nzondjou, en charge des activités du groupe pour l’Afrique centrale et le Cameroun.
Cette forte présence institutionnelle traduit clairement la dimension étatique et sensible du partenariat.
3. Le bras de fer : souveraineté nationale ou respect du contrat d’État ?
Le camp du PAD, conduit par son directeur général Cyrus Ngo’o, avec l’appui du Secrétariat Général de la Présidence (SGPR), plaide pour l’éviction de la SGS au nom de la souveraineté nationale.
Un audit interne évoque un « rendement médiocre » sur une décennie et justifie le recours à un nouvel opérateur, Transatlantic D.S.A., présenté comme plus performant et plus sécurisé.
Le camp gouvernemental, incarné par le Ministre des Finances Louis Paul Motaze et le Premier Ministre Joseph Dion Ngute, oppose une ligne strictement juridique et institutionnelle :
– Un contrat signé par l’État ne peut être rompu que par l’État, selon les procédures prévues par la loi.
La réhabilitation de la SGS fin janvier 2026 par la Primature marque une résistance administrative claire face aux initiatives du PAD.
4. Un choc frontal entre centres de pouvoir
Ce conflit dépasse largement la question du scanning portuaire. Il met en lumière une fracture profonde entre deux pôles de décision :
Le SGPR (Ferdinand Ngoh Ngoh)
S’appuie sur les « Hautes Instructions » pour imposer des choix stratégiques, donnant le sentiment, pour certains observateurs, d’une volonté de captation d’activités hautement rentables au profit d’intérêts proches de la Présidence.
La Primature et le MINFI
Défendent la continuité de l’État, la sécurité juridique des contrats et le principe selon lequel les directions générales ne peuvent agir comme des entités autonomes affranchies de l’autorité gouvernementale.
5. Les véritables enjeux du conflit
Le scanning portuaire n’est pas qu’un outil de sécurité : il conditionne directement la collecte des recettes douanières. Contrôler le scanning, c’est contrôler une partie du robinet financier de l’État.
Pour de nombreux analystes, cet affrontement s’inscrit dans la lutte feutrée pour la succession présidentielle.
En se mesurant sur un dossier aussi stratégique, les clans testent leur capacité d’influence sur l’appareil d’État.
6. Le pouvoir par le silence : stratégie ou faiblesse ?
Certains politologues estiment que le Chef de l’État laisse volontairement les factions s’opposer, se réservant le rôle d’arbitre ultime. Cette posture limite son exposition directe mais crée un effet pervers : chaque camp revendique agir au nom de la volonté présidentielle.
Le fait que le Premier Ministre ait dû convoquer une réunion de crise pour contredire une décision du PAD, pourtant soutenue par le SGPR, révèle une rupture grave de la verticalité du pouvoir.
Le Cameroun semble aujourd’hui fonctionner sous un régime de délégations de signature concurrentes.
Le SGPR agit au nom du Président, tandis que le Gouvernement revendique la légitimité constitutionnelle de l’action publique. Le conflit naît lorsque ces deux logiques entrent en collision.
L’affaire SGS n’est ni un simple différend contractuel, ni un débat technique sur le scanning portuaire. Elle est le symptôme d’un État fragmenté, où plusieurs centres de pouvoir se disputent la légitimité décisionnelle suprême.
Dans ce contexte, la question centrale n’est plus seulement : qui scanne les conteneurs ?
Mais bien : qui décide réellement au sommet de l’État camerounais ?
Gaspard Fils
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